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Être humain.

« Envisager, dévisager, est-ce à dire que nous sommes condamnés à rester éternellement à l’extérieur,  face à l'univers vivant et à sa beauté ?  Une ultime interrogation, inévitablement nous assaille : nous sommes sensibles à la beauté mais l'univers, lui, reste apparemment indifférent comment expliquer ce paradoxe ? Nous tombons en extase devant tel paysage, tel arbre, telle fleur alors qu'eux-mêmes s'ignorent et nous ignorent. Sommes- nous enfermés dans notre subjectivisme bien vain, pour ne pas dire ridicule ?  Il y a peut-être une autre compréhension possible. Pour la cerner, il me faudrait faire un détour par la peinture chinoise. On connaît plus ou moins cette peinture pour l'avoir vue par-ci par-là, dans des expositions ou à travers des reproductions. On y admire de grands rouleaux représentant d'immenses paysages, dans lesquels toujours figurent un ou plusieurs petits personnages. Pour un œil occidental habitué à la peinture classique où les personnages sont campés  au premier plan et le paysage relégué à l'arrière-fond, le petit personnage dans le tableau chinois paraît complètement perdu, noyé dans la brume du Grand Tout. Mais si, avec un peu de patience et d'abandon, l'on consent à contempler paysage mû par le souffle de l'infini, jusqu'à y pénétrer  en sa profondeur, on finit par prêter attention à ce petit personnage, à s'identifier à cet être sensible qui, placé à un point privilégié, est en train de jouir du paysage. On s'aperçoit qu'il en est le point névralgique, qu'il est l'œil éveillé et le cœur battant d'un grand corps. Il est pour ainsi dire le pivot autour duquel se déploie le paysage, de sorte que celui-ci peu à peu devient son paysage intérieur. Si l'on se met dans cette posture, on peut admettre que l'homme a été fait, justement, pour être le cœur battant et l'œil éveillé de l'univers vivant; il n'est plus cet être déraciné, éternel solitaire qui dévisage l'univers d'un lieu à part. Si nous pouvons penser l'univers, c'est que l'univers pense en nous. Peut-être notre destin fait-il partie d'un destin plus grand que nous. Cela, loin de nous diminuer, nous grandit : notre existence n'est plus cette aventure absurde et futile entre deux poussières; elle jouit d'une perspective ouverte. Dans cette optique, notre regard qui perçoit la beauté et notre cœur qui s'émeut de la beauté donnent un sens à ce que l'univers offre comme beauté, et, du même coup, l'univers prend sens et nous prenons sens avec lui. »

François  Cheng, 

«  Œil ouvert et cœur battant » 


 
 
 

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